D’un point de vue général, il est admis que la philosophie occidentale a débuté dans la Grèce antique comme une spéculation sur la nature du monde physique. Et c’est bien les   philosophes appelés ‘’présocratiques’’ qui ont ouvert une spéculation sur ce qu’est le monde naturel, à partir de l’étonnement. Cependant, il semblerait que la philosophie ait une origine plus ancienne dans les pays orientaux qu’en Grèce et que par conséquent, les premiers « philosophes » grecs s’en seraient servis pour philosopher eux-aussi.  C’est dans cette perspective que notre sujet soutient la thèse selon laquelle: « Les premiers « philosophes » n’ont pas eu vraiment à inventer ; ils ont travaillé sur des représentations de la complexité et de la richesse, mais aussi de la confusion desquelles nous pouvons difficilement nous faire une idée. » Dès lors, la question qui nous survient à l’esprit est la suivante : Quelle a été l’originalité de la contribution des premiers « philosophes » grecs dans l’histoire de la philosophie ? D’une part, en quoi les philosophes présocratiques n’ont-ils pas eu vraiment à inventer ? D’autre part, les différentes questions et éléments de réponse apportés par ces philosophes n’ont-ils pas permis d’une certaine façon une évolution de la pensée ?

 

Les premiers philosophes grecs, ou encore les présocratiques n’ont pas eu vraiment à inventer. Ils ont travaillé sur des représentations de la complexité et de la richesse, mais aussi de la confusion. Avant tout, il faut préciser qu’on désigne sous le nom de présocratique, les penseurs qui ont précédé Socrate. Ceux-ci se sont étonnés devant la nature et se sont appuyés sur les réalités sensibles. A juste titre citons de l’école ionienne, Thalès, premier philosophe mentionné par l’histoire. Il considérait que l’eau est la matière première fondamentale (le principe explicatif de toutes choses). Autrement dit, pour Thalès, la substance qui est au fond de toutes choses et qui transforme toutes choses, c’est l’eau. Or, « il est impossible de ne pas sentir la parenté de la pensée qu’il y a entre la thèse du premier philosophe grec, Thalès, que toutes choses sont faites de l’eau, et le début du Poème de la Création, écrit bien des siècles auparavant en Mésopotamie : « Lorsqu’en haut le ciel n’était pas nommé et qu’en bas la terre n’avait point de nom, de l’Apsou  primordial, leur père, et de la tumultueuse Tiamat, leur mère à tous, les eaux se confondaient en un. »[1]Par là, nous voyons que Thalès n’a pas inventé une cosmogonie originale, elle existait depuis bien des lustres. Il en est de même pour de récentes recherches entreprises sur l’histoire des mathématiques ; recherches qui ont aboutis à la même conclusion. De fait, G. Milhaud écrivait dès 1910 que « Les matériaux accumulés en mathématiques par les Orientaux et les Égyptiens étaient décidément plus importants et plus riches qu’on ne le soupçonnait encore généralement il y a une dizaine d’années[2].». Comme on le constate, cela illustre bien l’argument selon lequel  les civilisations anciennes avaient fait d’énormes progrès en matière de connaissance scientifique.

Aussi, si l’on tient compte des travaux anthropologiques effectués sur les sociétés inférieures, nous constatons qu’ils introduisent de nouvelles données qui compliquent encore plus le problème de l’origine de la philosophie, tant les données recueillies sur leur fonctionnement sont vastes. « On retrouve, en effet, dans la philosophie grecque, des traits intellectuels qui n’ont leur analogie que dans une mentalité primitive »[3]. En fait, les notions qu’emploient les premiers philosophes, celles de destin, de justice, d’âme, de dieu, ne sont pas des notions qu’ils ont créées ni élaborées eux-mêmes, ce sont des idées populaires, des représentations collectives qu’ils ont trouvées, et qui tirent leur origine des sociétés qui ont existé bien longtemps avant eux.

Même le symbolisme numérique des Pythagoriciens qui admettent que « tout est nombre » s’expliqueraient par cette forme de pensée qu’un philosophe allemand appelait récemment la « pensée morphologico-structurale » des primitifs et qu’il opposait à la pensée fonctionnelle fondée sur le principe de causalité. La ressemblance affirmée dans le Timée entre les intervalles des planètes et l’échelle musicale nous paraît complètement arbitraire et la logique nous en échappe tout autant que celle de la participation, étudiée par M. Lévy-Bruhl dans ses travaux sur la mentalité primitive.

            S’il en est ainsi, les premiers systèmes philosophiques des Grecs ne seraient nullement primitifs ; ils ne seraient que la forme élaborée d’une pensée bien plus ancienne. Mais est-ce pour autant qu’il faut  ignorer tout le courant de pensée des présocratiques. La pensée des premiers « philosophes » grecs n’a-t-elle pas exercé une influence incroyable sur l’histoire de la philosophie elle-même ?

 

Les différentes questions et éléments de réponse apportés par les premiers philosophes à propos du cosmos ont permis d’une certaine façon une évolution de la pensée. En effet, il ne faut pas ignorer que dans le monde présocratique la nature, était certes déjà donnée, mais d’une façon voilée. Et c’est bien devant cette réalité (la nature) voilée que les présocratiques vont s’étonner pour dévoiler tout ce qu’elle renferme, et la rendre accessible à tous. A ce propos, évoquons Jeanne Hersch qui précise que « ce qui suscita avant tout leur étonnement, ce fut le spectacle du changement. Nous vivons dans un monde où tout ne cesse de changer.»[4] Ainsi qu’est-ce qui demeure quand tout change ? Ou encore mieux, qu’est-ce qui est immuable quand tout change ? Ici, l’étonnement apparaît donc comme l’élément fondamental qui enclenche le travail de réflexion. Par là, nous percevons que c’est la pensée grecque antique, plus précisément des présocratiques, qui a posé les bases de la philosophie en général. En d’autres termes, l’histoire de la philosophie leur doit entièrement reconnaissance car c’est à partir de leur courant de pensée (le cosmocentrisme) que tous les autres penseurs à venir s’inspireront pour philosopher. Pour mieux s’en convaincre, nous présenterons des idées les plus spécifiques de la période présocratique pour montrer comment à partir de leur étonnement, d’autres philosophes se sont étonnés.

D’abord à l’aurore de la philosophie grecque, nous avons la pensée des présocratiques qui part de l’école ionienne à savoir Thalès, Anaximandre, Anaximène. Ceux-ci comme nous l’avions dit tantôt, s’appuient sur les éléments de la nature (le monde sensible) et considèrent respectivement comme principe de toutes choses, l’eau, l’Apéiron ou l’infini, l’air. Ensuite, notons qu’au fil du temps des philosophes tels qu’Anaxagore (avec le Noûs), les pythagoriciens (l’idée du nombre) laisseront les réalités empiriques et s’appuieront désormais sur des réalités plus abstraites. Enfin, citons l’opposition entre les écoles Ionienne et  Eléate qui constitue en quelque sorte le fondement de la métaphysique chez Aristote (un philosophe socratique). Par exemple Héraclite qui considérait le changement comme l’élément stable dans l’instable tandis que chez Aristote, tout être a  de l’être et cet être, c’est essentiellement la substance qui demeure au cœur du changement. D’où, l’idée d’évolution la pensée présocratique.  

En définitive,  nous pouvons dire qu’effectivement les premiers « philosophes » grecs n’ont pas eu à inventer de nouvelles choses. Ils ont reformulé d’une autre manière  des pensées d’une époque plus ancienne à la leur. Par ailleurs, il ne faut omettre que la pensée philosophique est évolutive et non statique. De ce fait, retenons que les présocratiques, en voulant rendre rationnel le cosmos, nous ont ouvert les portes de la philosophie, et ont influencé l’histoire de la philosophie



[1] Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, Tome I, L’antiquité et le Moyen-âge, version numérique, P.11.

[2] G. Milhaud, Nouvelles Etudes sur l’histoire de la pensée scientifique, Paris, 1910, p.127.

[3] Emile BREHIER, Histoire de la philosophie, Tome I, L’antiquité et le Moyen-âge version numérique, P.12.

[4] Jeanne Hersch, L’étonnement philosophique, Une histoire de la philosophie, Ed. Gallimard, P. 11.